Le contexte
Quand j'arrive chez Wizbii fin 2014, l'entreprise est encore une startup early-stage. Une vision claire — aider les jeunes dans les moments décisifs de leur vie, de la recherche d'emploi à l'accès aux droits et aux services bancaires — mais tout, ou presque, restait à construire côté technique.
Il y avait une plateforme, des premiers utilisateurs, une équipe naissante. Il n'y avait pas encore la machine capable de transformer cette traction en une entreprise qui scale à l'échelle européenne, qui tient ses pics de charge et qui se diversifie sur plusieurs lignes de produit. C'est exactement le moment où la trajectoire d'une boîte se joue : celui où il faut décider non pas quelle fonctionnalité livrer la semaine prochaine, mais quelle organisation et quelle architecture vont permettre d'en livrer mille sans tout casser.
J'ai pris le poste de CTO. Je l'ai occupé pendant neuf ans et demi (octobre 2014 → mars 2024), puis, à mesure que l'entreprise grandissait, mon rôle a évolué vers celui de CTO/CPO (septembre 2020 → mars 2024) — au CODIR, avec la responsabilité élargie du produit, du design, de la data et de l'engineering. Soit, au total, près de dix ans aux commandes tech et produit d'une même entreprise, de l'early-stage à la scale-up.
2014 → 2024CTO puis CTO/CPO d'une même entreprise, de l'early-stage à la scale-upCe que dit cette durée, avant même de parler de chiffres : j'ai vu — et porté — tous les paliers d'une boîte. Le moment où l'on est une poignée de personnes et où chaque recrutement change la culture. Le moment où il faut industrialiser. Le moment où l'on porte plusieurs actifs en parallèle. Le moment, enfin, où la qualité de ce qu'on a bâti se fait auditer par des regards extérieurs lors des levées de fonds.
Le défi
Le défi de Wizbii n'a pas été un défi unique : il a été une succession de marches à franchir, chacune avec ses propres pièges.
D'abord, construire une plateforme qui scale — techniquement et à l'international. Une plateforme qui démarre comme un produit early-stage et qui doit, sans réécriture brutale, encaisser des millions d'utilisateurs et s'ouvrir à plusieurs pays européens. Le piège classique ici, c'est soit la dette qui s'accumule jusqu'à l'asphyxie, soit la refonte fantasmée qui n'arrive jamais. Il a fallu tracer une voie entre les deux.
Ensuite, faire grandir l'équipe — et pas seulement en nombre. Passer d'une petite équipe technique à une organisation produit de plusieurs dizaines de personnes, c'est un changement de nature, pas d'échelle. Au-delà d'un certain seuil, une équipe ne se manage plus en direct : il faut une ligne de management, des managers de managers, des rôles clairs. Sans cette structure, on plafonne — et on perd les meilleurs.
Enfin, et c'est ce qui rend l'histoire singulière, porter deux actifs SaaS distincts au sein de la même maison : un produit B2B en marque blanche destiné aux grandes banques et assurances françaises, et un produit B2C grand public adressant des millions de jeunes en Europe. Deux modèles économiques, deux types de clients, deux exigences. Et, par-dessus, l'enjeu de leur monétisation — transformer du trafic et de l'usage en revenus réels.
Tout cela ne se résout pas avec une bonne idée d'architecture ou un bon recrutement isolé. Cela se résout en menant plusieurs chantiers de front, dans la durée, en gardant la cohérence de l'ensemble.
Mon approche
J'ai abordé Wizbii comme on aborde une entreprise qu'on va accompagner sur le long terme : en construisant des fondations qui survivent à chaque palier, plutôt qu'en éteignant des incendies les uns après les autres.
Construire et scaler la plateforme
Mon premier chantier a été la plateforme elle-même. Je l'ai lancée, puis je lui ai fait traverser deux versions majeures — pas des itérations cosmétiques, de vraies refontes de fond.
La plus structurante : le passage à une architecture micro-services, qui a permis de découpler les domaines, de faire évoluer les briques indépendamment et d'absorber la croissance sans tout reconstruire à chaque cap. Couplée à un travail de performance sérieux, cette refonte a divisé par dix le temps de réponse des pages crawlées — un ×10 de perf qui compte doublement quand une partie de l'acquisition repose sur le référencement et que chaque milliseconde se paie en visibilité. La seconde version majeure a apporté une nouvelle UX, à la hauteur des usages d'une plateforme désormais utilisée à grande échelle.
En parallèle, j'ai piloté l'ouverture à l'international : UK, Espagne, Allemagne, Italie. Internationaliser un produit, ce n'est pas traduire des chaînes de caractères — c'est repenser des parcours, des contraintes réglementaires et des contenus pays par pays, sans dupliquer la dette à chaque marché.
La stack qui a porté tout cela : PHP/Symfony, Angular, ElasticSearch, Algolia, MongoDB, Docker, Kubernetes, GitLab. Et surtout des process d'ingénierie exigeants — Agile combiné à l'eXtreme Programming : TDD, intégration et déploiement continus, pair programming, merge requests systématiques, analyse qualité via SonarQube. Ce n'est pas du décorum : c'est ce qui permet à une équipe de livrer vite sans sacrifier la fiabilité, et c'est précisément la qualité de code que des auditeurs externes valideront plus tard.
Construire l'équipe et la ligne de management
Une plateforme ne scale pas sans l'organisation qui la porte. J'ai d'abord recruté et accompagné une équipe technique de 25 personnes — sourcing, entretiens, sélection, montée en compétences. Puis, à mesure que le périmètre s'élargissait au produit, au design et à la data, cette organisation a dépassé les 50 personnes sous ma responsabilité — au sein d'une entreprise passée, elle, d'une quinzaine à 150 collaborateurs.
À cette taille, le sujet n'est plus de manager des individus, c'est de manager des managers. J'ai donc construit une ligne de management claire : un head of engineering, un head of product, des engineering managers, un design manager. Des rôles définis, des responsabilités lisibles, une chaîne de décision qui ne dépend pas d'une seule personne. C'est ce qui permet à une organisation de grandir sans que la fondation ne devienne le goulot d'étranglement. Et le meilleur signe que cette ligne tenait : le head of engineering et le head of product que j'avais recrutés et fait grandir sont chacun devenus, après mon départ, CTO et CPO de l'entreprise. On ne laisse pas meilleure trace que des gens prêts à prendre la suite.
J'ai aussi gardé certains sujets en pilotage direct, en tant que PO : la SRE et la Data. La fiabilité de la production et la culture de la donnée sont trop structurantes pour être déléguées trop tôt — les garder en main, c'est s'assurer qu'elles infusent dans toute l'organisation plutôt que de rester des silos.
Porter deux actifs et leur monétisation
C'est sans doute le chantier le plus singulier : développer et consolider deux actifs tech forts, aux modèles opposés, au sein de la même entreprise.
Obendy, c'est le B2B : une plateforme SaaS en marque blanche, intégrée par de grandes banques et assurances françaises. Un produit exigeant, parce que les clients sont des institutions, que la marque blanche impose une rigueur d'industrialisation, et que la moindre instabilité se voit immédiatement chez le partenaire.
WIZBII Money, c'est le B2C : un produit grand public utilisé par plus de 5 millions de jeunes en Europe. À cette échelle, chaque détail de parcours compte, chaque pic de charge se prépare, et la performance n'est pas un confort mais une condition d'existence.
WIZBII Money n'allait pourtant pas de soi : le projet avait été mis de côté un peu trop tôt. C'est en refaisant un POC du produit sur mon temps libre que j'ai convaincu le reste du comité de direction de le relancer — celui-là même qui a fini par toucher des millions de jeunes. Le rôle d'un CTO/CPO, c'est aussi ça : croire à un produit avant les autres et le prouver, code à l'appui.
Au-delà de les construire, j'ai démarré leur monétisation. Côté B2C, le levier central : l'affiliation à l'ouverture de comptes bancaires — transformer un trafic massif de jeunes en un modèle de revenu concret, en alignant l'intérêt de l'utilisateur (accéder simplement à un service bancaire adapté) et celui de l'entreprise. Faire passer un produit d'« utilisé par des millions de gens » à « qui génère des revenus » est un saut à part entière : il faut instrumenter, mesurer, optimiser, sans dégrader l'expérience qui a fait venir les utilisateurs.
Au CODIR et dans les opérations capitalistiques
Je siège au CODIR depuis le tout début — dès mon arrivée en 2014, pas à partir de 2020. Chez Wizbii, la tech et le produit n'ont jamais été une simple fonction support : ils ont toujours eu leur place au comité de direction, au cœur de la stratégie. En 2020, c'est mon périmètre qui s'est élargi (CTO → CTO/CPO), pas ma place à la table.
Concrètement, j'ai été impliqué dans les opérations capitalistiques : levées de fonds, croissance externe et M&A. C'est là que la qualité de ce qu'on a bâti se révèle — lors d'une levée, les actifs techniques sont audités par des regards extérieurs exigeants, et c'est leur solidité qui crédibilise la valorisation. J'ai aussi piloté l'écosystème de partenaires : partenaires techniques et produit, plateformes intégrant Obendy, prestataires spécialisés sur les subventions et le CIR.
Être au CODIR, ce n'est pas faire de la stratégie en chambre. J'étais aussi en soutien direct de l'équipe Sales : je participais à tous les rendez-vous de closing client, notamment pour les rassurer sur notre exigence technique. Quand un grand compte s'apprête à signer, il veut être certain que ce qu'on lui vend tient la route — et c'est souvent la voix du CTO qui emporte la conviction.
Ce passage du « je construis le produit » au « je porte la stratégie tech au CODIR » est, pour moi, le cœur du métier de CTO/CPO : tenir les deux extrémités — la vision long terme face à un board, et l'exécution quotidienne qui la rend crédible.
Rémi a su faire évoluer son rôle de façon décisive : il est passé d'un excellent profil tech à un véritable C-Level, capable de structurer nos équipes technique et produit et de porter la stratégie au sein du CODIR. La qualité des actifs techniques qu'il a bâtis a été validée à plusieurs reprises lors de nos levées de fonds successives.
Les résultats
Sur près de dix ans, l'entreprise est passée d'une startup early-stage à une scale-up structurée, portant deux actifs SaaS et adressant des millions d'utilisateurs.
5M+jeunes utilisateurs de WIZBII Money en Europe- Une plateforme refondue deux fois, passée à une architecture micro-services, avec un ×10 sur les temps de réponse des pages crawlées et une nouvelle UX — capable d'encaisser les pics de charge historiques de l'entreprise.
- Une présence dans cinq pays européens : France, UK, Espagne, Allemagne, Italie.
- Deux actifs SaaS forts consolidés : Obendy (B2B marque blanche, intégré par de grandes banques et assurances) et WIZBII Money (B2C, 5M+ de jeunes).
- La monétisation du trafic B2C lancée, via l'affiliation à l'ouverture de comptes bancaires.
- Une organisation de 50+ personnes (Product, Product Design, Data, Engineering), structurée par une ligne de management claire — head of engineering, head of product, engineering managers, design manager.
- Des actifs techniques validés lors de plusieurs levées de fonds successives, par des regards extérieurs exigeants — la meilleure preuve de la solidité de ce qui a été construit.
Et après
Ce que cette mission dit de ma façon de travailler, c'est la constance dans la durée. Près de dix ans dans la même entreprise, ce n'est pas une succession de coups : c'est avoir porté la responsabilité de chaque cap, de l'early-stage au CODIR, et avoir vu mes propres choix d'architecture et d'organisation être validés — ou recalibrés — par le réel, année après année.
J'ai bâti la plateforme et l'équipe qui la porte. J'ai tenu la perf et structuré une ligne de management. J'ai construit deux actifs et démarré leur monétisation. J'ai gardé la SRE et la Data en main et délégué le reste à des managers que j'avais recrutés et fait grandir. Et quand l'entreprise a levé, ce sont ces fondations-là qui ont tenu sous l'audit.
C'est exactement ce que je viens apporter aujourd'hui aux fondateurs et aux dirigeants : la capacité de structurer une équipe tech et produit qui scale, et de tenir les deux extrémités — la vision long terme et l'exécution quotidienne — sur la durée.
Pour aller plus loin sur la méthode : Création d'équipe Tech & Produit et Scaling Tech & Produit.
J'ai eu la chance d'être le manager direct de Rémi chez WIZBII, en plus d'être l'un des fondateurs de l'entreprise. J'ai donc suivi de très près, pendant des années, l'évolution de la boîte — et la sienne.
Quand l'équipe a commencé à grandir, Rémi a su faire évoluer son rôle de façon décisive : il est passé d'un excellent profil tech à un véritable C-Level, capable de structurer nos équipes technique et produit et de porter la stratégie au sein du CODIR. Il ne s'est pas contenté de manager : il a construit une véritable Product Factory — plus de 100 talents recrutés et onboardés, des process agiles adaptés à notre taille (Squads, OKR), et une plateforme qui a tenu lors de nos pics de charge historiques.
Ce qui m'a le plus marqué, c'est la qualité des actifs techniques qu'il a bâtis. Elle a été validée à plusieurs reprises lors de nos levées de fonds successives, par des regards extérieurs exigeants. Un partenaire stratégique autant qu'un bâtisseur : je recommande Rémi sans réserve à tout dirigeant qui cherche à passer un cap.
Emeric Wasson — Co-Founder
