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Scrum Master : un rôle souvent mal compris

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Le Scrum Master n'est ni un chef de projet, ni un chef d'équipe. Comprendre son vrai rôle, pourquoi il devrait tendre à disparaître, et la confusion avec d'autres métiers.

Le Scrum Master est probablement le rôle le plus mal compris des équipes agiles, en particulier en France. Non, ce n'est pas le chef de l'équipe. Non, ce n'est pas un chef de projet déguisé en agiliste. C'est un coéquipier qui connaît bien Scrum et qui aide l'équipe à appliquer correctement cette méthodologie. Rien de plus, rien de moins.

Ce que fait le Scrum Master (et ce qu'il ne fait pas)

Ce qu'il faitCe qu'il ne fait pas
S'assurer que les cérémonies ont lieu et sont efficacesDécider du contenu des sprints
Aider l'équipe à résoudre ses blocages méthodologiquesAttribuer les tâches aux développeurs
Rappeler les principes Scrum quand l'équipe dévieManager les membres de l'équipe
Faciliter les rétrospectivesCoordonner les releases avec les parties prenantes
Monter en compétence l'équipe sur l'agilitéFaire du reporting projet au CODIR

Le vrai rôle : garant de la méthodologie

Le Scrum Master a une mission simple et précise : s'assurer que l'équipe applique correctement la méthodologie Scrum. Concrètement, il veille à ce que les cérémonies aient lieu au bon moment et avec le bon format — sprint planning, daily, sprint review, rétrospective. Il aide l'équipe à respecter les règles que Scrum impose : un sprint avec un périmètre fixe, un backlog correctement priorisé, des stories qui respectent la Definition of Ready. Quand il y a un doute sur comment appliquer un principe, c'est vers lui qu'on se tourne.

Cette mission de gardien du cadre est particulièrement importante quand une équipe découvre Scrum ou quand l'entreprise est en train de transiter vers l'agilité. Sans quelqu'un qui connaît bien les règles et qui s'assure qu'elles sont respectées, les équipes ont tendance à adapter la méthodologie à leurs habitudes plutôt que l'inverse. Ce qui revient souvent à faire exactement comme avant mais en utilisant un nouveau vocabulaire — les "specs" deviennent des "stories", les "réunions de suivi" deviennent des "dailies", sans que rien ne change fondamentalement dans la manière de travailler. Le Scrum Master est là pour éviter cette dérive en ramenant l'équipe aux fondamentaux quand elle s'en éloigne.

Il joue aussi un rôle de facilitateur ponctuel. Quand un conflit méthodologique apparaît dans l'équipe — faut-il découper cette story ou la garder en un bloc ? Ce sujet relève-t-il du sprint en cours ou du suivant ? — c'est lui qui tranche en s'appuyant sur les principes de Scrum. Ce n'est pas un rôle d'arbitre permanent, mais plutôt celui d'un référent vers qui on se tourne quand le doute s'installe.


Un rôle qui devrait tendre vers zéro

C'est peut-être la chose la plus contre-intuitive à propos du Scrum Master : son objectif devrait être de se rendre inutile. Si toute l'équipe est à l'aise avec Scrum, si chacun connaît les règles et les applique naturellement, le besoin d'un Scrum Master dédié diminue fortement. C'est vers ça qu'il faut tendre : des équipes qui partagent une intelligence collective sur la méthodologie et qui n'ont plus besoin d'un gardien pour la faire respecter.

En pratique, c'est rarement aussi binaire. Il y a toujours des moments de doute, des situations nouvelles qui demandent une interprétation, des dérives qui s'installent progressivement et qu'il faut corriger. Mais le volume de travail "Scrum Master" dans une équipe mature est suffisamment faible pour qu'il ne justifie pas un poste à temps plein. C'est pourquoi je recommande que le rôle soit porté par un membre de l'équipe qui y consacre une fraction de son temps — un développeur senior qui a de l'appétence pour le sujet, par exemple — plutôt que de recruter quelqu'un dont le seul métier serait d'être Scrum Master. Dans une startup ou une petite scale-up, avoir un Scrum Master à temps plein revient souvent à payer quelqu'un pour animer quatre ou cinq réunions par semaine et rédiger des comptes rendus. Ce n'est tout simplement pas un bon investissement quand l'équipe est suffisamment petite pour que tout le monde se parle directement.


Rotation ou stabilité ?

Le rôle de Scrum Master peut tout à fait tourner entre les membres de l'équipe. C'est même souhaitable dans une certaine mesure : ça oblige tout le monde à comprendre la méthodologie en profondeur et ça distribue l'intelligence collective. Mais attention à ne pas tourner trop vite. Un Scrum Master a besoin de quelques sprints pour prendre ses marques, comprendre les dynamiques de l'équipe et identifier les leviers d'amélioration. Je recommande de stabiliser ce rôle sur un trimestre minimum pour ne pas perturber inutilement l'équipe, et de faire tourner ensuite si d'autres membres souhaitent s'y essayer.

Si personne dans l'équipe ne souhaite porter ce rôle, c'est un signal intéressant qui peut vouloir dire plusieurs choses : soit l'équipe est suffisamment mature pour fonctionner sans Scrum Master dédié et la méthodologie tourne toute seule, soit il y a un problème de compréhension de ce qu'on attend de ce rôle — peut-être que les précédents Scrum Masters ont été surchargés de responsabilités qui n'étaient pas les leurs. Dans les deux cas, ça vaut la peine de creuser.


La confusion avec d'autres rôles

En France particulièrement, le rôle de Scrum Master a été chargé de responsabilités qui n'ont rien à voir avec Scrum. On lui demande de coordonner les releases avec les parties prenantes — c'est le rôle du Delivery Owner. On lui demande de gérer les carrières et les conflits — c'est du management. On lui demande de faire du reporting projet au CODIR — c'est du pilotage. En empilant toutes ces responsabilités, on a créé un rôle fourre-tout qui ne correspond ni à la définition originale du Scrum Master, ni à un poste cohérent qu'on peut raisonnablement confier à une seule personne.

Si vous avez besoin de quelqu'un pour coordonner vos releases, nommez un Delivery Owner. Si vous avez besoin de management d'équipe, recrutez un Engineering Manager. Si vous avez besoin de reporting, structurez vos métriques et vos rituels de suivi. Mais ne mettez pas tout ça sur les épaules d'un Scrum Master : vous finirez avec quelqu'un qui fait mal plusieurs choses au lieu d'en faire une seule correctement. Et surtout, vous dénaturerez un rôle dont la valeur réside justement dans sa simplicité.

Cette confusion n'est d'ailleurs pas un hasard. En France, beaucoup d'entreprises ont abordé l'agilité comme un rebranding de leur organisation existante plutôt que comme une transformation de leurs pratiques. Le chef de projet est devenu Scrum Master, le cahier des charges est devenu backlog, mais les attentes n'ont pas changé. Le résultat, c'est un Scrum Master à qui on demande de porter des responsabilités managériales et opérationnelles qui n'ont jamais fait partie de sa fiche de poste — et qui finit par s'épuiser ou par quitter l'entreprise.


En résumé

Le Scrum Master est un garant de la méthodologie, pas un chef de projet agile. Dans une équipe mature, ce rôle peut être porté à temps partiel par un membre de l'équipe et tourner régulièrement. L'objectif est que l'intelligence collective rende ce rôle de moins en moins nécessaire au quotidien. Et si vous vous retrouvez à demander à votre Scrum Master de faire bien plus que de la méthodologie, c'est probablement que vous avez besoin d'un autre rôle — pas d'un Scrum Master qui fait des heures supplémentaires.